Quelle est cette «épidémie occultée» que le Maroc ne veut pas reconnaître?

Quelle est cette «épidémie occultée» que le Maroc ne veut pas reconnaître?

Des cas de suicide se sont succédé dernièrement au Maroc, provoquant émotion et inquiétude. Même si un silence de cimetière entoure ce phénomène, toujours tabou dans le pays, des Marocains exhortent les pouvoirs publics à assumer leurs responsabilités.

Déçue par ses résultats scolaires, une bachelière de 18 ans dans la région de Fès a mis fin à ses jours mercredi 15 juillet, ravivant le débat sur le suicide au Maroc. Sa mort tragique s’ajoute à celles de cinq enseignants et quatre loueurs de voitures –en désarroi à cause de la crise pandémique– qui ont beaucoup ému les Marocains. Comme à chaque fois dans un cas similaire, l’émotion cède vite la place à la consternation face à un phénomène dont on parle peu dans le pays, car il est toujours considéré comme «hchouma» (déshonorant).

Quelques rares associations tirent la sonnette d’alarme. Encore une fois, elles notent la multiplication à vue d’œil des cas de suicide. Ces organisations dénoncent l’opacité qui entoure ce fléau en le qualifiant de «pandémie occultée». Parmi leurs revendications prioritaires, des chiffres actualisés en toute transparence. Leur plus grand regret est que le royaume ne recense même pas ses suicidés, les autorités sanitaires n’ayant toujours pas mis en place un registre national dédié aux Marocains qui se donnent la mort. Cet outil pourrait permettre de suivre, en temps réel, l’évolution du phénomène à l’échelle de tout le pays.

Sans se décourager devant le vide laissé par l’État, des professionnels s’organisent pour que ce fléau ne soit pas banalisé. Interrogée par Sputnik, la présidente de la Société marocaine des psychologues cliniciens (SMPC), Raja El Mouatarif, se dit «sidérée» par la non-reconnaissance par les autorités marocaines de ce phénomène comme problème grave de santé publique.

«En tant que professionnels de la santé mentale, nous avons tous remarqué, cliniquement, qu’il y a une hausse inquiétante du passage à l’acte ces dernières années. Nous ne cessons de le répéter, la situation est grave. Malgré tout, il n’y a ni actions concrètes de la part des autorités publiques pour prévenir ce fléau, ni même un observatoire ou des recensements officiels pour le quantifier», regrette-t-elle.

Faute de chiffres confirmés, les internautes s’alarment sur les réseaux sociaux en découvrant les cas de suicide qui se succèdent dans les médias. Effrayés, certains parlent d’explosion du phénomène.

Nombreux sont les internautes qui s’inquiètent de la recrudescence des cas de suicide en se basant sur les signalements médiatiques ou même oraux qui leur parviennent.

Des morts invisibles

Les seuls chiffres nationaux disponibles sur les suicides dans le royaume sont ceux donnés par le Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc (CAPM), et qui ne concernent que les cas de suicide (et tentatives de suicide) par intoxication. Dans sa revue du quatrième trimestre 2019, le Centre, qui relève du ministère de la Santé marocain, indique que 1.758 cas de suicide et de tentatives de suicide ont été déclarés l’année dernière dans le royaume.

Un autre indicateur chiffré a été donné par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en septembre 2019. Dans son dernier rapport recensant les suicides dans le monde, l’organisation fait état de 1.013 cas enregistrés en 2016 au Maroc. Un bilan anachronique, que conteste le Dr El Mouatarif en le qualifiant de flagrante sous-estimation. «En l’absence de registre national des suicides, ce phénomène reste un mystère. Comment l’OMS a-t-elle pu sortir ce chiffre qui ne reflète pas du tout la réalité?», s’étonne-t-elle. Surtout que le même rapport révèle que 800.000 personnes se donnent la mort chaque année dans le monde, soit un cas toutes les quarante secondes.

Pour la psychologue, qui exerce depuis plus de sept ans dans la capitale du royaume, l’absence de statistiques sur ce fléau au Maroc alimente «le déni ambiant». «Sans chiffres officiels, on pourrait penser que tout va bien dans le meilleur des mondes, ironise-t-elle, amère. Lorsque l’on n’a pas de baromètre qui mesure l’ampleur d’un phénomène, il n’y a tout naturellement pas de prise de conscience au sein de la société.»

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